L'héritière

Une vie après elles

" Elle tourne en riant, Niha, ses nattes volent, elle s'accroche à mes jupes, teste la rondeur un peu leste des siennes quand elle virevolte, dans une danse jubilatoire. Elle a de ces éclats de rire de fillette radieuse, de bout' femme sûre d'elle-même :

« Les garçons ? dit-elle. Ils sont un peu fous. Mais quand on le sait..! » Et retourne à ses jeux avec l'air le plus sérieux qui soit. Un air de garçon très occupé à mettre un peu de désordre au monde, histoire de montrer ensuite qu'il y peut quelque chose.

Que sait-elle, ingénue princesse au grand poi(d)s, des batailles, des chahuts, des raffuts de ses aînées opprimées il y a peu ? Imagine-t-elle la femme d'autrefois dont d'aucuns semblent nostalgiques ? Celle qui ignore longtemps la marche libre, plus encore la course heureuse, que les animaux pourtant expérimentent. La danse perd qui son pas y destine. On s'aligne, d'une docile cambrure des reins qui assagit la démarche, sur les mâles foulées.

Niha qui danse en ce moment ne connaît pas sa chance. Danser seule, sans maître ; libre, sans la leçon qui tord la cheville sur la piste, la taille au bras du garçon, la nuque couchée sur la barre... Libre de se choisir les rythmes du plaisir.

 

Et scandaleuse du fait de ces choix mêmes : s'il n'y a pas de règle, on abandonne le corps au tempo de ses propres pulsions. Il parle alors, mais avec indécence, en mouvements dionysiaques, qui dérangent... pour trop rappeler les spasmes de l'amour. C'est qu'à aucun autre rythme ils ne font mieux écho, n'est-ce pas ? L'analogie force les consciences, jusqu'à détourner s'il faut les plus prudes regards. A-t-on inventé la danse pour rationaliser, en la codifiant, l'expression sauvage du plaisir ?

Là où les règles s'effacent, resurgit la transe. La danse qu'on ne soumet pas à l'esprit expose à la fièvre. Et c'est pire si on s'approche d'un autre, de plusieurs, incertains de les toucher, dans un frôlement peut-être cupide, peut-être ingénu, allez savoir... Curieusement aujourd'hui, loin des joyeux quadrilles, mes étudiants dansent ce qui ressemble à des rondes moroses autour de leur propre nombril, devant leurs reflets glacés aux miroirs des "boîtes" de nuit. Triste libération.

Mais je parlais de la femme, complexée par sa maudite anatomie, de mâle malformé - c'est Aristote qui le dit - qui ne lui laisse guère espérer de hautes destinées. La femme-corps, femme-objet, qu'on soulève, prend, repose après l'avoir caressée, petit animal apprivoisé, couché à la botte d'un maître et seigneur. A-t-elle cette vocation fallacieuse de servante que lui prêtera Colette ? Sait-elle jouer à ce point ?

Niha danse

Doit-on à sa propension à l'amour l'invention aussi de l'art, et pas que de l'art de manipuler ? Je pense à la très jolie Ethiopienne qui dut, d'un tracé nostalgique au mur de sa chambre, dit-on, représenter son amant parti : l'art sert à rendre présent l'aimé absent, l'absent aimé d'être absent.

Puis l'art, qu'elle inventait ainsi en hommage, la découvrira le premier, dans l'énigme de son identité : c'est un homme, pas un groupe de féministes militantes, qui donne en 1863 à "Olympia" l'aplomb de son regard, son arrogance de fille nue et qui se sait observée.

Quelles recettes de stratège souffle-t-elle aux putes byzantines pour qu'elles détrônent les mâles et simples esprits ? Et quelles recettes de grand-mère à toutes les fillettes bouche bée pour confectionner... les petits gâteaux qui attirent les amants, et les rejetons qui les retiennent ? Elle enfante des Rois moins puissants qu'elle, les contraint de son ombre fantasmatique à souffrir un règne arbitraire.

Combien d'anges aussi lâche-t-elle vers le ciel, ou l'enfer des amours illégitimes, d'un coup d'aiguille qui fait crier, qui fait mourir l'héritier sans royaume ? Combien de démons convoque-t-elle ici-bas de ses incantations sulfureuses de sorcière à la barbe de Bodin et de quelques autres démonologues ?

Et, non contente d'exercer son pouvoir clandestin, dont la littérature masculine enrage de ne recenser aucun code, la voilà qui entreprend aussi de dominer à la mode des seigneurs.

Aussi lit-elle. Et d'abord cette même littérature, froide, guerrière, technicienne. Elle lit. Pour s'instruire. Mais son regard jette entre les lignes un éclairage nouveau sur le savoir. Aussi éprouve-t-elle sans doute le besoin d'écrire, pour donner à lire à son tour.

Elle écrit donc. Parce qu'il faut transmettre. Et sa parole aussi renouvelle le savoir.

La femme alors, sujet intellectuel, s'approprie une existence, sociale, mais aussi politique. Dans la cour des conquérants, elle met tout sans dessus dessous : si elle s'y lève tête haute, il n'y a plus rien à conquérir, mais il y a à partager, à distribuer, à nourrir. On sourit de son front plissé le jour, frotté, aux soucis d'intendance, aux huiles des machines étatiques, et on la retrouve le soir, aux bras d'un chevalier servant, harponné le matin même à l'hémicycle, député dépité, par la dernière des esclaves, la première des souveraines : elle tient le monde puisqu'elle (dé)tient l'homme en otage. Et s'il lui avait, lui, dans un jeu dont aucun des deux n'eussent appris les règles, tout simplement permis de préserver son mystère ?

Fille et garçon

S'il avait consenti d’avance, par une espèce d'intuition plus intelligente que masculine, à déclarer forfait devant l’énigme de la femme ? Qu'en fait-il aujourd'hui, où de sournoises forces tentent de réduire sa complice à un objet de consommation ? Combien de vrais frères comme lui la préservent-elles encore au lieu de l'exposer à l'humiliation programmée ?

C'est par cette intuition très sure mais menacée hélas, avec le consentement actif des filles et des mères elles-mêmes compromettant le progrès octroyé par leurs aînées, que mon bout' chou de Niha, du haut de ses cinq ans et d'un balancement d'épaules narquois, relègue le problème des garçons au dernier rang des priorités : des fous, oui, mais dont la folie, répertoriée, est neutralisable.

La fillette qui refuse de s'en inquiéter davantage renoue avec ce qui aurait dû devenir une tradition d'évidence, et son éclat de rire vaut toutes les conclusions de nos laborieuses analyses.
 

Car l'innocence n'est pas le contraire du savoir, mais un savoir qui s'ignore, qui ne se désigne pas comme tel, un savoir inconscient de lui-même.

Danse.

Et invite-le, ton compagnon, si l'ignorance l'aveugle. La danse est le lieu-même, l'unique lieu du "sens". Il n'est pas loin dehors ni à côté de la danse, il est dans l'élan qui, la constituant, le fait aussi advenir. La danse est de genre féminin. Avec le verbe, qui la parle, la codifie, commence le monde masculin. Mène donc les garçons à honorer la danse silencieuse qui nous repose des fracas du même monde.

Ton rire seul, Niha, sans l'interrompre, en souligne l'agilitité joyeuse."

Ajouter un commentaire