Seul au monde

A l'heure de l'individualisme exacerbé, l'incivisme a-t-il de beau jours devant lui ?

individualisme

Moi d'abord

La tendance actuelle exacerbe le culte de soi. Surfant sur l’impopularité d’un stress délétère, certains commerces nous exhortent à soigner notre nombril, centre bien connu du monde, pendant que des media excitent notre ego surstimulé par les réseaux sociaux. Bref il s'agit en tout et partout de s'affirmer – maintenant qu’on a bien compris qu'on le valait bien. De quoi reléguer aux oubliettes les bonnes manières et autre souci d'autrui, considérées alors secondaires voire négligeables. Comment en est-on arrivé à l’indifférence qui règne ?

L'individualisme est passé par là, épaulé par le déclin d'une religion moralisatrice qui conjuguait l'autre à tous les commandements. « Tu ne tueras point, tu ne mentiras point » etc. appelaient très logiquement autant d’injonctions du type : tu ne grugeras personne dans les transactions professionnelles, ni ne manipuleras ton épouse ni ne la tromperas à tout va, tu tiendras la porte du magasin pour le passant qui y entre après toi, et tu laisseras ta place aux vieilles dames dans le tram… Bref, de l'autre, quel qu’enfer soit-il, compte tu tiendras.

... et après moi le déluge !

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Quelle sollicitude obsolète ! Au point que même dans la forme, le seul rite de la plus élémentaire politesse est en voie de disparition. Désormais c’est moi d'abord... et après moi le déluge ! C'est qu'aucun encouragement à cultiver une conscience morale n'est venu compenser l'exacerbation de l'individualisme.

La question est d’ailleurs : où puiserait-on ce supplément de souci de l'autre et de notre environnement ? Au contraire, si l'ordre du monde ne satisfait pas mes désirs, qu'est-ce qui m'interdit, à la barbe de Descartes, d'en changer ?

La peur du gendarme a toujours ses limites. Et l'oeil hugolien "qui poursuivait Caën" semble s'être fermé de guerre lasse. Reste la prise de conscience de scier la branche sur laquelle on se trouve. Encore faut-il qu'elle opère, cette alerte, et prime sur nos très ordinaires priorités (confort, loisirs etc.) qui bien rarement sont d'ordre purement altruiste.

Egoïste, moi ?

Aussi voit-on chacun estimer à l'aulne de ses intérêts propres jusqu’aux décisions collectives. Informé pourtant d'enjeux sanitaires ou environnementaux par exemple, on choisira ou pas de coopérer à l'équilibre planétaire. Et si l'on s'en désolidarise, ce sera en toute impunité émotionnelle, persuadé en son for intérieur de ne faire aucun mal : après tout, je ne fais que jeter un petit emballage plastique par terre, je ne me gare en plein milieu de la rue que pour téléphoner une petite minute, je voyage avec en cabine un sac à peine plus grand que les dimensions réglementaires etc. Et je vais m’énerver si on continue à me fatiguer pour si peu ! Qui raisonne de la sorte est souvent de bonne foi : la conscience de nuire ne l'effleure pas.

Cela s'explique par une posture psychologique de plus en plus répandue qui consiste à ne pas sentir concerné par ce qui se trouve au-delà de notre personne. Si je pose un acte, je ne me préoccupe que des conséquences de cet acte pour moi. En l’occurrence, je suis juste le 546è de la journée à polluer la rue avec du plastique qui aurait dû atterrir dans une benne appropriée; une femme accouche à même sa banquette arrière, trois voitures derrière moi pendant que je prends mon temps pour rappeler la mienne; les passagers prenant mon avion n’auront plus de place pour ranger dans le coffre que je monopolise leurs valisettes pourtant bien aux normes…

Tous pour moi

L’égocentrique de notre époque objectera qu’il tient compte des autres - à condition qu’ils soient de son avis. Il est par ailleurs devenu courant de partager le moderne égotisme à plusieurs. En témoigne la tendance manifeste ces temps-ci à tout ramener à soi en ralliant des compères : selon que l'actualité menace ou dérange mes prérogatives, je suis prêt à descendre dans la rue revendiquer mes droits, pourvu qu'une poignée de camarades partagent mon hallucination égocentriste. Prenant furieusement parti contre ceci ou cela, y compris contre l'intérêt général, celui d'autres communautés ou le pur bon sens, on se retrouve à l’envi capables hélas de se monter les uns contre les autres et incapables de se mettre à la place de ceux qui en face, défendent la cause adverse - peut-être avec un semblable égocentrisme. C’est ainsi que toute divergence d’opinion peut virer au conflit d’intérêts, lequel empêche désormais tout débat profond faute de compréhension et oriente les stratégies sociales autour d’une seule finalité aveugle qui ne manquait déjà pas de serviteurs dévoués, la domination.

Or s’envisager ainsi sans tenir compte des autres, cela s'appelle de l'égocentrisme et constitue une phase normalement limitée en temps, celle qui caractérise le rapport du nourrisson à son environnement : qui sort de son champ de vision à proprement parler n'a aucune espèce d'existence. Ces sortes d'oeillères psychiques tombent pour qu'on puisse apprendre à voir au-delà du bout de son nez et intégrer la réalité d'autrui pour interagir en connaissance de cause.

Continuer à agir néanmoins comme si on était « seul au monde » à l’âge adulte et à l’heure d’une crise mondialisée relève d’une sorte de déréalisation, symptomatique d’une pathologie du lien ou de la conscience de soi. Lesquels troubles mentaux fort heureusement se soignent – si tant est qu’on en souffre assez (voire autant qu’on en fait souffrir tout son entourage) pour travailler sur soi, à ce sujet somme toute éminent (si si, je le vaux bien !). Quoi qu'il en soit, la situation actuelle en la matière a pris des allures d'urgence sanitaire.

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