Vers une humanité clivée et radicalisée ?

  • Le 21/03/2021
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En prenant mon café, je parcours dans le journal les débats du moment qui questionnent l'identité de mes frères humains. Régulièrement, nombre de revendications - à propos de l'écriture inclusive ou autour de la notion de genre aussi bien que de l'éco-responsabilité ou du véganisme - toutes aussi respectables les unes que les autres rassemblent et opposent à la fois. Ainsi voit-on se réunir des personnes racisées, qui se distinguent de racisées et homosexuelles, ou encore de racisées, homosexuelles et féministes, etc. On pourrait subdiviser notre diversité à l'infini en systématisant cette démarche de catégorisation identitaire.

Rien d'anodin à ce que cette tendance prenne des accents radicaux aujourd'hui. Examinons-en les causes, et surtout tâchons d'en dégager le sens.

Vers une humanité clivée et radicalisée ?

 

Notre époque, et c'est là un des aspects de l'effondrement en cours, se caractérise comme on sait par une exacerbation de l'individualisme. Il s'agit d'affirmer sa spécificité le plus possible pour ne plus se confondre dans la masse anonyme et impersonnelle. Pourquoi ? Cette dernière, trop peu sexy pour attirer des adeptes avec ses codes prévisibles et grégaires, c'est aussi celle à laquelle fait face, de réputation populaire, le monstre froid nietzschéen.

Aussi est-il de bon ton pour échapper aux griffes de ce dernier, et à la dissolution du moi dans l'informe, de manifester par les moyens les plus inventifs une dose ostentatoire d'anti-conformisme.

L'enjeu exige à ce sujet de multiplier et de sophistiquer nos signatures au point que le corps humain, convoqué sur cette scène performative, arbore à l'envi tatouages en surenchère, scarifications et piercings de toute sorte, sans doute pour arracher la chair à un statut tristement organique et l'affranchir des canons standards où la nature, répétitive et sans imagination, l'enfermait.
 

clone

 

babyfoot

Néanmoins, le petit de l'espèce humaine n'étant rien sans ses semblables, il lui faut cultiver un sentiment d'appartenance sociale de type tribal. Aussi voit-on l'effort précédent se retourner en son contraire : des marginaux en quête de reconnaissance s'agglutinent bientôt à leurs pairs et, puisque definitio est negatio, défient tout clan voisin dans une joute identitaire.

D'où la virulence des montées à l'hémicycle du débat social, de porte-paroles des contradictions soulignées pour commencer, et dont le slogan en substance scande "restons entre nous contre le monde entier".

A l'heure où notre salut sur Terre en appelle plus que jamais au sens des communs. A l'heure où l'incommunicabilité et la discrimination occasionnent déjà suffisamment de souffrance psychique et de violence physique. Vraiment, la priorité allait-t-elle à rajouter du clivage ?

 

En même temps, un autre processus a lieu, de type cognitif et non plus social. Il découle de la vaste entreprise de classification à la Littré, amorcée au XIXè siècle dans les sciences naturelles et qui parvient en ce début de XXIè à son paroxysme pervers. Voici l'impératif en cause : répertorions, identifions, compartimentons les individus. D'abord circonscrite à la flore et à la faune, cette stratégie culturelle en vient à toucher très logiquement l'humain, dont l'espèce rejoint, décortiquée en catégories et sous-catégories, le sort de coléoptères piqués d'épingles sur des planches de naturalistes.

Ajoutons à ce projet, le bénéfice de la technologie informatique, et voilà de quoi consacrer le règne de la détermination binaire prétendant rendre compte de nos identités complexes : tout individu s'envisage en ce monde comme A ou non-A, puis, sous cette catégorie, en A' ou non-A', etc. Encore faut-il accepter qu'être ainsi envisagé trahisse en somme la vérité de tout visage, dont on gomme l'irréductibilité de nature à tout quadrillage topométrique. Rien d'étonnant pourtant à ce que l'illusion persuade. La tournure d'esprit qui sous-tend cette attitude doit son succès à ce qu'elle rassure : identifier, c'est arracher au néant et c'est aussi fournir prise au contrôle. Alors, tout le monde y gagne ? Encore faut-il accepter de devoir la reconnaissance de son existence individuelle à un tiers observateur, voire à un système techniciste de référence, venu fixer en la matière la mesure de toute chose et rogner ce qui déborde du moule.

Encore faut-il accepter par-là même de mesurer l'incommensurable et d'envisager la nature humaine ... comme une chose.

 

 

uniforme
ensemble

Pour ces deux raisons, l'actualité de la problématique identitaire fait sens : on assiste à un malaise dans le regard que porte sur elle-même l'humanité. Que de masques et d'apparat pour s'y dérober ! Que d'artifice et de radicalisation en lieu et place d'un métissage renouvelé dont l'étoffe bigarrée honorait nos différences !

Tout ici se passe comme si, par un acte de mauvaise conscience flagrant, le simple constat d'appartenir à l'humanité n'offrait pas nourriture narcissique suffisante ou satisfaisante, et qu'il fallait s'augmenter d'attributs dont tirer soulagement, tels son orientation sexuelle ou ses choix alimentaires et pourquoi pas, bientôt sans doute, son épiderme implanté d'une puce électronique.

De quelle honte s'agit-il là ? On semble trouver plus de gratification à se dire citoyen de la Terre et anti-spéciste qu'individu du règne naturel qui nous unit pourtant inexorablement. Quel stigmate fuit-on ainsi, en enfant des crimes perpétrés en tant qu'espèce ? Quelle humanité défaillante renie-t-on ?

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