Commerces essentiels et non-essentiels

  • Le 26/11/2020
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Je lis que des commerçants revendiquent le caractère essentiel de leur activité aux fins de déroger au confinement. Ainsi a-t-on vu des défenseurs de la culture monter au créneau ou des entrepreneurs tenter de dissuader la fermeture de leurs restaurants jugés non-essentiels. Ce débat me semble révélateur : il illustre combien notre évaluation de ce qui est essentiel, à l'heure d'une crise sanitaire, est tributaire de la logique marchande en vigueur.

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Qu'est-ce qu'un commerce "essentiel" ?

La polémique autour d'une actuelle distinction hiérarchique entre commerces essentiels et non-essentiels est significative à plus d'un titre. Voilà qui nous renseigne sur les valeurs de notre temps. Et deux camps de s'opposer : d'un côté le matérialisme sonnant et trébuchant (celui-là même qui a parlé), de l'autre les âmes faméliques (réclamant leur pain spirituel).

Il ne viendrait à personne en temps de guerre justifiant une économie raisonnée des efforts collectifs, l'idée de s'indigner que manger, se soigner ou se vêtir, passe avant lire un roman ou dîner au restaurant. L'Opéra attendrait sans frémir sur ses fondations, le génie artistique n'en souffrirait pas, et l'on relirait sous les chaumières, pour la énième fois, ses trois ou quatre inusables livres de chevet, bien content d'en avoir.
 

Or l'actuelle dispute confronte l'appréciation de chacun à un vide consensuel : la mercière estime qu'un bouton bien cousu tient tout l'édifice du monde, pendant que le buraliste défendra son tabac, ou l'hôtel alpin sa saison de ski.

Il est particulièrement révélateur qu'un tel individualisme émane d'un entrepreneur obsédé par l'objectif de "sauver" son bar ou son théâtre tandis que des gens meurent d'une pandémie une rue plus loin. Bien sûr, le péril sanitaire ne lui est pas inconnu, ni indifférent, néanmoins sa priorité est de faire tourner la boutique pour garder son train de vie, pour gagner en un mot, comme on a pris coutume de le dire -et sans que la formule n'indigne personne plus que ça-, sa vie. Qui jugerait son combat injuste ?

Mais alors celui de la mercière prise à la gorge par ses traites vaut tout autant, et celui de tout commerçant finalement. A savoir que c'est le plus grande gueule qui s'en sortira, de ce jeu de dupe où la raison, pour ne pas dire le bon sens, vacille.

Ainsi la hiérarchie qui s'est instaurée entre l'essentiel et le non-essentiel concernant les commerces en dit long sur nos positionnements intérieurs collectifs à propos de ce que nous considérons comme essentiel et non-essentiel en général.

Qu'un seul membre d'une communauté dédaigne en toute impunité émotionnelle le salut de tous pour assurer le sien, cela ne peut se produire que parce qu'un flou pervers règne en termes d'axiologique culturelle.

Commerces essentiels et non-essentiels

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