Salves Poétiques

“À chaque effondrement des preuves le poète répond par une salve d’avenir”.

René CHAR

 

D'aucuns riront d'une naïve arrogance du poète à secourir le monde. Quoi ! ce rêveur avec son coeur en écharpe et sa syntaxe fantaisiste ?

Et pourtant! A plus d'un titre, la poésie est plus que jamais nécessaire à l'heure de l'effondrement, en ce qu'elle constitue une parole ou un geste de création qui sublime l'insoutenable, un témoin sensible de ce qui est, ainsi qu'un élan fédérateur autour de valeurs imprescriptibles.

Quand la parole sublime

Est chanceux celui qui donne à lire en mots, en images ou en gestes, de la poésie : il a trouvé une voie de secours à l'insistante inertie des choses, à l'opacité de la bêtise, au règne de la pulsion ou à la violence insensée des consciences.

Nous avons plus que jamais besoin de créer en temps de crise.

Et si l'on n'est pas doté d'inspiration poétique, on gagne à lire la poésie des autres. Emprisonné 27 ans, Nelson Mandela puisait dans la poésie de William Ernest Henley de quoi renforcer sa résilience : « Qu’importe si le chemin est étroit Et les châtiments infâmes, Je suis le maître de mon destin, Je suis le capitaine de mon âme.» (Invictus)

La poésie peut retourner le cri en chant, et ouvrir des avenues fleuries là où le bitume étouffe les tendres.

Citation Nietzsche

Quand la sensibilité témoigne

De quoi le poète témoigne-t-il ? Il vient inonder de lumière les pans les plus obscurs de l'existence.

Pourquoi donne-t-il si bien à lire l’ombre et la lumière qui alternent dans le for intérieur des hommes ? Parce qu'il y est descendu, plus qu’à son tour, au fond des ténèbres, il les dépeint sans concession et sans filtre. Il faut avoir beaucoup souffert, aimé, compris, pour énoncer un seul mot digne de curiosité au sujet de ce que signifie vraiment être.

Le poète sait que face au réel, nulle négociation honnête ne tient. On est jeté au monde, rappelle-t-il, il nous faut en répondre.

Et la lumière néanmoins d'habiter en creux tous ses écrits, dont elle demeure l'horizon inéluctable et patient. D'accord avec la physique, sa littérature confirme que le noir le plus noir s'exténue et s'achève dans l'éclat troublant du blanc.

La leçon est incontournable à qui veut s'aventurer quelque peu équipé de lanterne, en terre humaine.

entre deux

Quand l'esthétisme fédère

Le monde régulièrement inspire un constat d'insuffisance, sinon d'échec aux artistes, qui faisait dire à Fernando Pessoa : " La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas." Encore plus à l'heure de l'effondrement, le poète occupe parmi les écrivains le statut privilégié d'éclaireur sensible de par ses incursions intuitives dans l'invisible qui ourdit nos destinées.

Il augmente cette lucidité intuitive sur l'existence d'une dimension esthétique qui a le mérite de la distinguer des démonstrations rationnelles et inspire à d'aucuns une foi indéfectible en son pouvoir démiurgique : les mots peuvent sauver le monde parce qu'ils le créent.

Or un monde s'épuise à se répéter, et le nôtre, essoufflé, appelle une nouvelle respiration. La poésie s'écrit aujourd'hui à même le bitume des rues ou sur la nappe en papier du café, et se relaie via le net en rassmblant sans frontières une communauté d'émotions et de valeurs. Par elle les écorchés, les rêveurs, les insoumis donnent de la voix/e.

Tant mieux car il faut, indéfiniment, à toute civilisation devant se renouveler, replonger au plus vif de l'inventivité poétique.

la beauté
  • Le monde a besoin d'artistes engagés

    Je crois conciliables deux pôles souvent opposés par la pensée binaire : comme spiritualité et citoyenneté, allier mon esthétisme et mon engagement intellectuel me semblent des objectifs réalistes et par ailleurs nécessaires, tant le monde disqualifie la beauté et inhibe la révolte en même temps qu'il en stimule la double résistance, pour ne nommer que celle-ci, du fait même de s'employer à les éradiquer.
    En tant que philosophe et écrivain, je considère ma place à la fois auprès des artistes qui célèbrent et le beau et le vrai et le juste sans réserve ni concession, et de ceux qui, en acte, relèvent les manches pour leur octroyer un séjour tangible ici-bas qui soit tout sauf chimérique, et tant pis si je passe pour utopiste, je fais partie des enfants de Camus ou de Sartre.
    J'appelle donc tous ceux qui évoluent de même dans le milieu littéraire, et plus largement créatif, j'appelle peintres, dessinateurs, cinéastes, chanteurs, comédiens, à relever le défi qui se pose à nos consciences citoyennes. Car je vois comme vous peut-être fleurir mult initiatives prônant un nouveau paradigme, qui au nom de tel gourou médiatique plébiscité sur Youtube, qui au nom de l'ère new-age récupérée par de pseudo-thérapeutes, qui au nom du nombril de politiciens arrivistes... Cependant, l'avenir mérite mieux que certains sursauts opportunistes ou atomisés, les impulsions sincèrement engagées retombant vainement dans l'indifférence générale.

    imagine
    Vous sentez-vous à part de ce qui gronde dehors? Vous êtes-vous isolé à l'abri dans une tour d'ivoire qui vous préserverait du chaos? Vous voilez vous la face derrière l'écran opaque et flatteur d'oeuvres lisses? On ne crée pas en dehors de sa communauté mais depuis elle, par elle, pour elle, intriqué dans le tissu social, sinon toute œuvre a la valeur d'un hoquet pré-pubère éjaculé sous ses draps, d'un baiser de midinette à elle-même devant le miroir, d'un effet de manche pour affoler sa cour en transe si l'on adjoint par hasard au talent la gloire.
    L'on voit hélas nombre d'écrivains et d'artistes soucieux de n'inspirer que des "j'aime" sur les réseaux sociaux, alimentant artificiellement une estime de soi en manque de caresse. Il existe des cabinets de consultation pour ces derniers, et s'il n'y frappent pas pour eux-mêmes, puissent-ils le faire animé du souci hygiénique de nous épargner leur toxicité. Que les autres se lèvent, je veux dire ceux qui ont un autre projet que celui d'être applaudi et enrichi tant que c'est encore possible, ceux qui sentent gronder la révolte au ventre, et éprouvent la soif d'absolu propre aux idéalistes en même temps que l'humilité du geste de plus, de l'action solidaire, de la contribution sincère, ceux qui se réjouissent du don qui fait d'eux des architectes et des guides pour demain.

    créer du frais


    On ne choisit pas d'être un artiste, et bien peu s'en félicitent, tant ils se passeraient des affres de leur condition, mais puisqu'on l'est, je veux dire une fois qu'on a compris qu'on l'était, que ce serait comme ça jusqu'au dernier souffle... autant en être digne, tout le reste est fuite. Comme l'écrivait Camus « Tout artiste aujourd'hui est embarqué dans la galère de son temps… Nous sommes en pleine mer. L'artiste, comme les autres, doit ramer à son tour, sans mourir s'il le peut, c'est-à-dire en continuant de vivre et de créer » . Toutefois Camus lui pensait : "Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse." Je crois que la nôtre peut élaborer une alternative. Aussi, créez, mes amis, et créez en conscience, sans crainte de "défaire", soyez les professeurs d'espérance en qui Giono voyait les poètes, plongez sonder l'inconnu où vous a précédé Rimbaud.
    Créez du frais qui saisisse nos échines comme les petits matins vifs, du nouveau jamais vu jamais osé jamais rêvé peut-être, du radical et de l'audacieux qui racle les gorges et réveille les éclats de rire oubliés, du âpre qui raye la cale des mains et relance le sang, du vivant scintillant comme le front d'un enfant en nage d'avoir nargué le vent à la course...; créez, l'avenir le réclame. Alors vous verrez, qui sait, des hommes presque morts au coin des rues qui lèveront la tête vers les faisceaux inhabituels de vos oeuvres et redresseront leurs carcasses engourdies pour marcher dans leur maigre chaleur comme on rassemble l'énergie d'un dernier geste vers une promesse devant, au loin, quelque part, on en jurerait, entrevue.