Je quitte Facebook quand je veux

free geek

Ma résolution de l'année 2021

C décidé j'ai pris ma résolution j'arrête fb. Sisi, vient l'âge de raison à un moment donné, chérie. Mais attention, je fais pas dans la résolution nian nian qu'on voit inonder nos écrans dès les douze coups de minuit passés le 1er de l'an. Non, c de la haute résolution, moi que je te cause là. Je ferai pas dans ce mélo poisseux et niais qui dégouline des pages fb zen pour nous vendre du manuel de développement personnel en package "cette-année -enfin-je- me- mets-au- sport-je -ne- trompe- plus- Roger- et -je- souhaite- la -fête- des- grands-mères". Ecoute-moi bien, je cherche pas à t'inscrire à un stage ardèchois en yourte, je te parle sérieusement, avec tremblement d'émotion dans le smiley : trop addict trop accro à fb, je te dis! J'arrête.

Ok ça ft un peu annonce dramatique genre "je renonce au nutella" ou "je romps avec Gégé" j'avoue, mais ça va trop loin là, les alertes clignotent: je rêve en couleurs surexposées, je joue du clavier debout, le bluetooth suce même mes carreaux de douche à la ventouse en mode karaoké. Je suis hyperconnectée, sérieux, de la tête aux pieds et non-stop. Attends, ma mère m'a pas reconnue l'autre jour tellement j'incarne l'espèce mutante, moi, hybride animal aux yeux pixelisés. On voit que moi la nuit dans le silence du salon. Au petit jour, le chat fait une pause des fois en revenant de pisser pour me fixer, perplexe devant le spectacle de l'humanité en déclin tandis qu'une nouvelle année se lève au lumicène. Moi-même devant une glace, je me fais l'effet de Narcisse craquant un miroir de synthèse. Mon teint a pâli comme celui des cobbayes emmurés des mois dans des grottes pour des expériences sur la vision nocturne. Ce qu'il y a de plus musclé chez moi ce sont les doigts des mains, qui courent jour et nuit sur la tablette. Pour les vacances tout le monde rêve d'île Maurice quand je rêve, moi, d'un voyage dans une vallée de la planète qui dispute à celle de l'Euphrate son titre honorifique d'origine de la civilisation, la seule Vallée au monde en Silicone! Bref, j'attends plus que la greffe de liaison wifi que Dieu fera - enfin Marc Zuckerberg... oui, je les confonds tout le temps.

"Qu'est-ce que je vais devenir sans fb?" Ah.

Oui ben je vais retourner à ma tite vie rythmée par la lumière du jour et les potins du quartier. Je vais retrouver les vieux vissés sur leur canne au banc qui fait l'angle en bas, ceux qui savent tout de la météo et de la libido de la voisine du 8è. Ils sont ptet encore vivants, fringants du haut de leur 90 ans sans leurs dents mais avec que du naturel dans la caboche et les veines, élevé au grain de peau, au contact en live quoi. Et puis je cuisinerai de la vraie purée, tiens, ça fait des lustres que je mange des chips barbecue, frénétiquement amarrée à mon fil d'actu. Je regarderai les oiseaux tournoyer dans le ciel quand je leur lance les miettes de pain après la vaisselle. Je m'installerai dans chaque heure, qu'aucune notification ne viendra troubler de son irritante alarme... que tu sais même pas en pleine nuit si tu dois te lever pour une rechute de ta cousine dépressive ou si c'est juste Fred-du-93 qui a revu son ex et veut ton avis pro sur le film torride de l'événement.

Voilà j'occuperai la plupart de mon temps à un tête à tête avec les minutes, ça fait longtemps que je leur rends plus visite, et je les vois même plus passer non plus. C pas cool, si ça se trouve on se reconnaîtra pas.

Alors c sûr y a des détails qui vont me manquer. 4468 détails si tu veux le chiffre exact de mes amis fb.

Parce que moi tu vois sans eux y a plein de trucs que j'aurais jamais connus.

 

la même galère

La solidarité par exemple entre internautes. Qui était là quand mon ordi m'a lâché? Ou que je n'écrivais plus qu'en langue germanique chacun de mes posts? Une bonne poignée de contacts réactifs, parfaitement sensibles aux drames que je vivais - bon, la plupart hilares, certes, mais présents quand même et, ma foi, inventifs. Normal, entre connectés dépendants, on se comprend, la névrose ça rapproche héhé. Et combien m'ont témoigné encore un adorable soutien quand le coeur a imité l'ordi par surprise en février dernier, me faisant une belle frayeur et se rappelant à mon bon souvenir: eh oui tu es faite d'artères et de chair, oublie ton fantasme de te fondre dans la matière comme un électron libre et sans cholestérol ? Et bien, les fidèles, Marc, Joelle, Claire, Pierre, Sylvie, et puis tant d'autres sont venus aux nouvelles. Bon, ça c pour les choses graves, les trucs qui te lient à la vie à la mort avec un contact de Paris-Texas ou d'un atoll polynésien dont tu ignorais jusque là l'existence.

Il y en a eu de plus drôles: sans fb je n'aurais sans doute jamais aidé un bel inconnu ténébreux à choisir sa cravate au réveillon, ni invité une personnalité publique à mon mariage dans mon innocence merveilleuse de spontanéité, ni pratiqué du tac au tac le non-sense avec la Reine d'Angleterre - en français dans le texte. Mon propre style n'aurait jamais taquiné la vivacité de l'impro sous forme de posts éphémères, lui coutumier des phrases à la Proust et des leçons d'agrèg. Aucune femme de lettres digne de ce nom n'aurait jamais souri aux billets que m'inspire l'absurde féérie du quotidien, ni tissé avec moi depuis des bureaux très sérieux des complicités impromptues à ce léger sujet. Bref.

 

Ah! le formidable grand écart des amitiés facebookiennes. Tiens, je repense aux skypes de ce gars archi connu en politique - oui, ben je suis tenue au secret, chérie, pas de nom, désolée- qui voulait papoter en mode "on n'a rien de plus important à faire là tout de suite maintenant quoi toi si? moi? nonononnnnnnnnn tu penses le monde peut bien s'écrouler!" Sans fb le type continuerait à vivre sa vie sans savoir que des nanas comme moi existent. Tu te rends compte? Le choc que ça a été. Surtout pour lui. De discuter avec une indigène du monde d'en bas, de tomber sur son Odette tout le monde en somme. La réalité qui dépasse la fiction dis-donc.

Non, tu sais on riglole on rigole mais on s'en remet pas toujours d'être passé sur fb, 'y a des partages qui marquent le col de la chemise ou des "j'aime" qui te tatouent le coeur, sans "commentaires".

Bon, y en a qu'on regrette aussi, des tatouages inconsidérés si tu vois ce que je veux dire. Le contact pot-de-colle persuadé qu'on a été à l'école ensemble en 85 ou que tu as une double vie en Oregon puisqu'il te croise tous les jours à la scierie sans oser te parler par exemple. Et ces rencontres fraternelles en mode fin du monde selon le calendrier maya, hein? ça laisse des traces une fois désaoulé. Ainsi sans fb, aucun RoiArthur n'aurait inondé ma messagerie de déclarations en vers sur la BO de Lalaland. Personne n'aurait eu l'idée de m'inviter l'été dernier dans la forêt de Brocéliande pour le grand rassemblement bicentenaire des licornes entre chevaliers de l'ordre de Merlin. Par exemple.

Spoke veux-tu être mon ami ?

Aucune Mimi-la-sardine ne m'aurait non plus ajoutée à un groupe consacré à la pêche à la morue à Terre-Neuve. J'aurais d'ailleurs continué à ignorer jusqu'à l'existence de tels groupes virtuels, comme " Toi aussi soutiens Jean-Luc Lahaie" ou "Ceux qui sont fans du short de Kenji sur la photo de classe 75". Groupes parfois à membre unique comme ce fameux "qui est seul pour Noël?" dont la découverte, m'arrachant le coeur, m'a conduite à m'inscrire dans un élan de solidarité vainqueur - d'où la version sado-duchien de Lalaland évoquée plus haut. J'aurais ignoré l'existence du selfie, des pétitions pour le remboursement intégral de la liposuccion, et d'événements sans égal comme l'auto-édition du journal intime de Josy-de-la-compta ou l'implantation d'un bar à canabis à 200 kms de chez moi et dont Google m'indiquera quand je veux l'itinéraire le plus court.

Bon. C pas que ça marque une vie, mais sociologiquement parlant, c riche. Je ne mourrai pas sans la culture de mon temps tu vois. Oui, j'aurais pu vivre sans. On a toujours le choix. La preuve, je fais celui d'arrêter. C ça la liberté. Tu choisis, chérie. Fb t'en laisse parfaitement le droit! Et le must, c que si tu veux, là, demain,... tu rechanges d'avis, aucun problème. Tranquille. Tu assumes. Tu fais tes adieux, et tu fais ton retour. Eh oui avec fb tout le monde a son heure de gloire en mode star qui se fait désirer. Bon, tu en perds en route, des amis, normal, c le deal aussi. Le ciel est parsemé de poussières d'étoiles.

En attendant, que mes images et posts poursuivent leur expansion cosmique sur orbite, relayés par un satellite en même temps qu'une poignée d'équations einsteinniennes. Sisi ça se fait en haut lieu ces trucs-là, on balance de tout, histoire d'espérer chatouiller une oreille extraterrestre attentive... ça peut rapporter gros, tiens, ça, non? Imagine ma bouille grimée par snapchat fractionnée en constellations? 30000, 700 milliards d'amis au bas mot? Et quels amis! Monsieur Spock si ça se trouve.

Oui je clique sur supprimer, attends. On a le temps, non? ...

Dis, c grand comment l'univers déjà? Lance le moteur de recherche. Y a bien une page Fb de frappés d'astrophysique qui nous renseigneront. C que je me demande tout à coup à quoi ressemblent les profils d'Avatar et de maître Yoda. Sérieux, si jamais j'arrive à inviter ces monstres de l'actu sidérale... wahh!!

Oui bah, j'arrêterai demain! Cesse de me pomper mon air numérique, chérie. Ce que tu es vieux-je parfois, renouvelle-toi un peu. Allez quoi, fais reset, c le jour de l'an! Et puis... raconte alors, dis-donc, c quoi ta résolution à toi?

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